Vapeurs d’alcool

Plutôt bel homme, Franck rêvait depuis qu’il était gosse d’être chanteur. Il y était parvenu. Seul problème : alors qu’il s’était imaginé leader d’un groupe de rock à partager ses compositions avec un public en transe, il était aujourd’hui le choriste qu’on appelait en dernière minute lorsqu’un impondérable empêchait le titulaire d’être présent.

Il en avait plus qu’assez de vivre au jour le jour, de ne pouvoir s’éloigner de Buxton de crainte de passer à côté d’un contrat. Tout projet sur le long terme lui était parfaitement inaccessible et il rêvait de stabilité, à défaut de cette notoriété dont il avait depuis longtemps fait le deuil.

— Aaaaalleeeeeez patron, r’mets-moi la p’tite soeur et pis après j’y vais !

S’il avait fait le deuil du succès dont il avait rêvé si longtemps, Franck éprouvait toutefois un mal-être profond, et entretenait malgré lui le sentiment d’avoir raté sa vie. Ses rares amis avaient beau le rassurer en lui parlant de carrières naissant sur le tard, l’encourager à continuer à écrire et à composer, il n’y croyait plus vraiment et écumait les bars depuis trois bonnes années maintenant.

Il aimait tout particulièrement ces moments d’oubli, lorsque l’alcool lui donnait l’illusion que tout était possible, qu’il lui suffisait de reprendre sa guitare pour achever son disque et être enfin reconnu par la profession et le public. Plus de petite voix pour lui chuchoter à l’oreille ce qui est bien ou pas, plus de pensées noires, plus d’avenir lugubre en vue.

Son unique plaisir était à portée de main : voilà maintenant quatre mois qu’il avait emménagé dans un minuscule appartement au-dessus d’un troquet de quartier où se retrouvaient tous les soirs les hommes qui préféraient voir la vie à travers les vapeurs d’alcool.

La décoration était sommaire, les tables et chaises de formica blanc étaient d’une autre époque et le bar, plaque de zinc polie par les années, accueillait deux pompes à bière et des bols de cacahuètes beaucoup trop grands pour être honnêtes.

Dans ce genre d’établissements, ce n’est pas le mobilier ou encore la décoration qui importent, mais les gens qu’on y retrouve. Hier, Franck avait retrouvé deux copains de bar avec qui il avait passé une grande partie de la soirée à refaire le monde en enchaînant les verres de whisky-coca.

Hier. Mais ce matin, il avait une gueule de bois phénoménale.

“Si j’avais su qu’on m’appellerait si tôt pour remplacer un choriste à la messe de neuf heures, j’aurais peut-être changé mes plans”, se dit-il, en regardant la pianiste à travers ses lunettes de soleil.

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(Cette catégorie Photo-Texte contient le fruit d’un petit jeu que nous mettons en place avec un ami : il m’envoie une photo, et j’essaie de produire un texte basé sur ce que cette photo m’inspire.)

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